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Le souvenir appartient à l'histoire. Ce que l'on porte appartient encore au présent.

On peut se souvenir d'une histoire sans qu'elle nous fasse encore mal. On peut parler d'un événement passé sans sentir son cœur s'accélérer, son ventre se nouer ou ses épaules se contracter. On peut savoir ce qui nous est arrivé… sans que notre corps continue de vivre comme si cela se produisait encore.


Et puis, parfois, il y a ce que l'on croit avoir laissé derrière soi. On pense avoir tourné la page. On n'y pense presque plus. On a compris. On a pardonné. On a avancé. Mais le corps, lui, continue de porter.


Une tension dans le dos. Une respiration courte. Une mâchoire qui se serre. Un sommeil qui ne repose pas. Une difficulté à lâcher prise. Une vigilance permanente. Une fatigue que l'on ne comprend pas.


Parce que se souvenir est une chose. Continuer à porter en est une autre. Le souvenir appartient à l'histoire. Ce que l'on porte appartient encore au présent. Et parfois, ce n'est pas l'événement lui-même qui nous retient. C'est tout ce que nous n'avons pas pu vivre à ce moment-là.


La peur que nous n'avons pas pu exprimer. La colère que nous avons dû ravaler. Les larmes que nous avons retenues. Les mots que nous n'avons jamais pu dire. Le besoin de se protéger qui, un jour, est devenu une habitude. Alors le corps continue de faire ce qu'il a appris à faire pour survivre. Se contracter. Se retenir. Se protéger. Rester en alerte.

Même lorsque le danger n'est plus là.


C'est parfois pour cela que certaines douleurs apparaissent bien après les événements. Que certaines tensions reviennent toujours au même endroit. Que certaines réactions semblent disproportionnées par rapport à ce qui se passe aujourd'hui. Parce qu'une partie de nous ne réagit pas seulement à ce qui est en train d'arriver. Elle réagit parfois à ce qui n'a jamais vraiment pu se terminer.


Et peut-être que le chemin n'est pas toujours d'oublier. Peut-être qu'il s'agit plutôt de pouvoir se souvenir sans avoir à revivre. De regarder son histoire sans qu'elle continue de diriger chaque mouvement, chaque choix, chaque réaction. De rendre au passé ce qui lui appartient.


Et de permettre au corps, enfin, de comprendre qu'il n'a plus besoin de tout porter. Parce qu'on peut avoir vécu quelque chose. S'en souvenir. Et pourtant, un jour, ne plus avoir à le porter.


 
 
 

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